Conference
Science et Ethique
Président: Professor Athanassios S. Fokas, Chair in Nonlinear Mathematical Science at the University of Cambridge, UK and Professor Jacques Jouanna, Member of the Institut de France, Académie des Inscriptions et Belles Lettres
Intervenants Principaux: Sir Michael Francis Atiyah, John D. Barrow, Siddharthan Chandran, Anne Fagot-Largeault, Baroness Susan Greenfield, Métropolite de Pergame Ioannis [Zizioulas, Jacques Jouanna (vice-président), Erling Norrby, Theodosios Tassios
Intervenants: Said Esteban Belmehdi, Felix Hasler, Anna Marmodoro, Konstantinos Moutoussis
Les découvertes scientifiques remarquables, notamment dans les domaines de la physique, de la biologie, de la biochimie et de la biologie moléculaire, ainsi que l’impact de certaines d’entre elles sur les technologies, ont exercé une influence considérable sur tous les aspects de la vie. De nombreux mécanismes génétiques et moléculaires qui concourent à l’explication de la vie ont été déchiffrés et des avancées significatives ont été accomplies dans la compréhension de l’origine du monde et de notre position par rapport à l’univers.
Le progrès de la science est inévitable dans la mesure où il traduit la quête innée de compréhension. Dans le même temps, elle est vitale pour notre existence. Ainsi, les découvertes médicales importantes, des vaccinations et antibiotiques aux grandes avancées en cardiologie, ont fondamentalement contribué à augmenter l’espérance de vie de trente ans, au cours du siècle dernier. Les mathématiques, langage universel de la science, ont joué un rôle considérable dans certains développements. En effet, hormis le fait qu’elles constituent la base de diverses disciplines scientifiques, y compris la physique, elles ont apporté une contribution importante à la médecine, par le biais notamment d’outils mathématiques, comme les statistiques, ainsi que des données mathématiques nécessaires aux techniques d’imagerie.
Il est difficile de trouver un domaine scientifique sur lequel la pensée hellénique n’aurait pas eu un impact décisif. A titre d’exemple, le matérialisme de Démocrite et des Epicuriens, ainsi que la position d’Héraclite selon lequel «tout est en état de flux » (τα πάντα ρει), constituent les éléments fondamentaux du matérialisme dialectique. L’affirmation d’Epictète selon laquelle « Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les opinions qu’ils s’en font » a motivé le développement du champ de la psychanalyse cognitive. Hippocrate, ainsi que d’autres médecins grecs ont été les premiers à aborder la médecine comme une science expérimentale. Les études approfondies et minutieuses d’Aristote l’ont conduit à certaines idées qui peuvent être considérées comme des ébauches de la théorie de l’évolution de Darwin. Les grandes réalisations en astronomie ont été illustrées par le décodage récent du calculateur astronomique grec, connu sous le nom de « mécanisme d’Anticythère ». Les « Eléments » d’Euclide constituent peut-être la plus grande avancée scientifique de l’Antiquité. En effet, il est difficile de trouver un ouvrage ayant un impact plus fort que cette œuvre monumentale, dans le développement de la physique et des mathématiques modernes. Kepler, Descartes, Newton et d’autres scientifiques les ont étudiés en détail. Les grands penseurs de l’Antiquité comme Platon et Aristote étaient de véritables intellectuels qui avaient profondément réfléchi à l’interaction entre la pensée scientifique, la culture, la philosophie et l’éthique, et dont les doctrines réapparurent à la Renaissance. A titre d’exemple, selon Proclos, « les Eléments » d’Euclide peuvent être considérés comme une application de la philosophie platonicienne en géométrie : tout comme les axiomes métaphysiques, les « Eléments » d’Euclide trouvent leurs fondements dans des axiomes mathématiques.
Récemment l’approche « holistique » des Grecs anciens est revenue au premier plan de la pensée scientifique moderne. Ainsi, il est devenu clair que les questions fondamentales comme la compréhension du processus d’acquisition de la connaissance, ainsi que la genèse des principes éthiques ne peuvent trouver de réponse que dans un cadre interdisciplinaire. A titre d’illustration, Aristote et plus tard Locke ont émis l’hypothèse que l’on apprend en associant des idées qui sont le fruit de nos expériences (pour eux le cerveau est tabula rasa). Plus tard, Pavlov et Thorndike vont apporter la preuve expérimentale que l’apprentissage se fait effectivement en associant divers stimuli. Récemment Kandel a été en mesure d’expliquer les mécanismes sous-jacents au niveau cellulaire. Parallèlement, l’architecture neuronale cérébrale assure la base physiologique de l’existence de la « tabula inscripta » de Platon.
La session thématique Science et Ethique a mis en évidence certains de ces développements, en soulignant qu’il est vital de renforcer et de faciliter la connexion entre la société (participation publique) et la science. Les progrès considérables de la science et de la technologie sont très prometteurs et engendrent en même temps des menaces particulièrement dangereuses pour l’avenir. Les questions d’éthique sont passées du domaine de la philosophie aux aspects pratiques des traitements médicaux.
Ainsi, les cellules souches pourraient à l’avenir être utilisées pour le traitement de maladies dégénératives, comme la maladie de Parkinson ainsi que de multiples scléroses. D’autre part les manipulations génétiques sur le plan de la reproduction humaine pourraient avoir un effet dramatique sur notre existence. A un autre niveau, plus subtil, l’émergence de nouvelles technologies, notamment des nanotechnologies, de la biotechnologie et des technologies de l’information pourrait avoir un impact sans précédent sur les cerveaux des générations futures. Les menaces et les opportunités auxquelles feront face nos enfants et petits-enfants au cours du XXIème siècle exigent un examen sérieux.
Pour terminer sur une note plus optimiste, les développements récents de la science en général, et de la neuroscience en particulier, nous rapprochent de la question la plus profonde de la quête humaine, qui reste ouverte : est-il possible pour le cerveau humain de se comprendre lui-même ou, comme le diraient les Grecs anciens, de se connaître soi-même (γνῶθι σαὐτὸν)?